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Aimer la peinture

Le désordre chronologique de la liste non-exhaustive ci-après est volontaire.

Titien, Bacon, Wyeth, Repine, Shanks, Freud, Laurens, Zorn, Vinci, Romney, Messonier, Xiaogang, Fortuny, Van Eyck, de Staël, Toulouse-Lautrec, Bosch, Cézanne, Kelley, Delacroix, Hals, Raphaël, Fattori, Baugh, Monet, de Lempicka, Corot, Pelez, Mantegna, Rembrandt, Uglow, Hokusaï, Millet, Singer-Sargent, Vermeer, Jéricho, Brown, Caravage, Rockwell, Goya, Rubens, Michel-Ange, Gérôme, Boldini, Velasquez, Ingres, Holbein, Chardin, Sorolla, Klimt, Hopper, Dali, Poussin, Van Gogh …

Toutes ces Signatures évoquent immédiatement, une ou plusieurs œuvres, qui suscitent l’émotion. Contempler un tableau, c’est solliciter le cerveau à réagir par stimulation sensitive et sensorielle, via l’œil.

Avec vingt siècles d’histoire dans sa giberne, la peinture est par sa présence, son attraction, ses arcanes, un art authentique et indispensable. Ces racines sont innombrables, il est sans mesure dans ce qu’il recèle et nous apprend. Il est impressionnant par son inépuisable variété de tons et de thèmes. Exprimant le plus souvent un idéal esthétique, il peut revêtir selon les auteurs un sens historique, expérimental, symbolique, onirique, testimonial, hiératique, métaphysique, scientifique, psychanalytique, etc.

Trouble

Enfant, j’avais de l’aspiration pour l’art en général, mais j’étais bouleversé par la peinture. Redevable de tant de bonheur reçu, comme par la force des choses, je me suis mis à peindre avec véhémence. Un millier de raisons pourrait justifier cet irrésistible besoin de peindre. Sa pratique, procure une indéniable plénitude qui s’accompagne d’autant de questionnements et de réflexions forçant la persévérance. Le texte qui suit n’est pas une étude approfondie sur la peinture et n’a pas d’ambition théorique. Il n’est qu’un témoignage.

L’aimer très jeune n’aura pas été vain. Par fréquentation on acquiert quelques notions sur le sujet, ce qui peut donner de bonnes habitudes pour la concevoir le moment venu. Dans le même temps, il faut veiller à tenir éloignés les préjugés, les certitudes ainsi que toute idée préconçue. Quand on croit tout comprendre, on croit tout savoir, on croit. La peinture est d’abord un plaisir, d’où l’importance de garder assez d’enfance, mais conjointement de ne pas tricher avec l’exigence. Il convient de faire preuve d’une ferveur entière et radicale pour l’entreprendre, la mettre au point. Être peintre est un métier, une identité sociale, mais c’est avant tout un état (hexis). Seules pèsent les heures passées face à la toile.

Dans le but de forger un socle, au seuil de cette amitié probable, on ne peut faire l’impasse sur la formation. L’atelier est le lieu le plus adapté pour assimiler les principes élémentaires, le vocabulaire s’y rapportant, acquérir les bases, se familiariser avec la composition. Il est propice à l’apprentissage, au raisonnement et son ambiance y est souvent syntone. La servante la plus fidèle de la pensée n’est jamais que la main la plus habile. Apprendre avec des professionnels différents si possible, car chaque peintre à sa méthode, à chaque peintre sa façon de procéder.

Aimer peindre, c’est d’abord aimer découvrir, apprendre, appliquer, créer, transmettre. Attendu que l’épanouissement est le maître-mot de la démarche, l’intuition est à placer en parallèle de l’étude théorique. Elle est souvent reléguée à un rang subsidiaire, bien qu’elle soit la connaissance originelle la plus immédiate. L’inépuisable faculté imaginative étirant la pensée sur la voie de l’issue.

Toute motivation visant à faire progresser un savoir, dépend pour beaucoup de l’énergie exploratoire investie. L’une et l’autre pour être cultivées doivent être activées en permanence, conduites au près serré. L’opiniâtreté est toujours gratifiante. Inlassablement, il faut traquer les œuvres, qu’elles soient contemporaines ou antécédentes, avec attrait et application.

Aiguiser l’acuité de son regard pictural, pour que l’instinct s’installe, tienne sa place et laisse au sensitif la prise en charge de l’action. Eviter de systématiser, le plus judicieux est de réfléchir en amont, de ne pas intellectualiser pendant le temps où l’on peint, puis en aval. Il s’agit d’exprimer ce que l’on éprouve à travers ce que l’on voit, tout en restant attentif aux visions qui passent… Il n’y a rien à comprendre, il n’y a rien à savoir, il y a juste à sentir !

Les inflexions arrivent dans l’écoute active, parce qu’il y a du sens et de l’intention dans la gestuelle. A ces moments-là, toute réalité peut rester un mystère avec son cortège de corrections. Des égarements très respectables, dont on s’affranchira ensuite, si on le souhaite. La rencontre intime dans l’instant sert à fixer l’effet au-delà du visuel. Nul besoin d’approfondir pour maîtriser ce que l’on fait. C’est le pinceau, seul, qui opère.

Indéniablement, il y a un rapport physique à l’œuvre, mais l’acte de peindre est hypnotique, il nous arrache à notre personne, au temps, au monde qui nous entoure, jusqu’au point Nemo. Réduire, puis éliminer la pensée du faire, ou plus exactement penser et faire dans le même temps. Se désencombrer le plus possible, pour se retrouver dans ce qui compte vraiment et repousser le dualisme. Le tableau doit venir de lui-même. ‘’Dans ma peinture, les gens voient des détails que je n’ai pas cherché volontairement à obtenir’’ me rapportait un artiste.

Faire un tableau, c’est avant tout mener à terme l’idée personnelle d’un désir. Son origine s’extirpe de cette envie ou-bien d’une nécessité. Vient ensuite la manière de le traiter, la façon dont on agit pour obtenir le rendu, la méthode particulière, le style. Enfin l’aboutissement, modifier, prolonger, suspendre ou arrêter son action (Kaïros). Jusqu’à ce que le but soit atteint. Cet ensemble permet à l’œuvre de décrire son propre destin.

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Vocation

On ne peint pas pour échapper à la répétitivité des jours. Peindre n’est pas une attitude, une posture, ni un exutoire et ne peut être considérée comme une simple activité. Discipline rigoureuse, elle devient vite une possibilité d’existence, car c’est bien là sa vraie nature. Elle nous pousse à nous mettre au travail, portés par l’envie de faire, sans encombre, sereins mais concentrés et impliqués. Alors la créativité insouciante qu’elle suscite, engendre l’énergie, l’assurance, l’humilité : Le métier.

D’ailleurs, c’est presque sans dignité, en vagabond déguenillé et candide, que l’on devrait se présenter devant la toile vierge. Il s’agît de se trouver. Totalement convaincu que l’on puisse avoir le droit de se tromper et sachant que tout est à refaire à chaque fois, il est primordial d’éprouver cette impatience à s’y remettre.

C’est évoluer dans un monde meilleur que de peindre. Son univers est peuplé d’incontestables magistères [mausoléens] bienveillants et des maîtres virtuoses actuels, sans oublier une multitude d’exécutants surprenants. Tous, sont les maillons d’une longue chaine, grâce à eux, mes découvertes, mes préférences, mes inclinations se sont étendues. Bon nombre d’artistes enrichissent ma façon de voir, ils m’obligent à plus de tolérance, j’ai une dette d’éblouissement à leur égard. De mon point de vue, la peinture est à prendre dans son ensemble parce qu’elle forme un tout.

Dès la première séance, en vous faisant comprendre qui vous êtes et jusqu’où vous êtes prêt à aller, la peinture vous offre là, son cadeau décisif. L’impression curative dans laquelle elle vous place est une aspiration incessante, parfois tourmentée, orientée vers le haut et en avant. Introspective, sa pratique aide à mieux se connaître, l’exercice doit se faire objectivement sans se prendre au sérieux, condition sine qua non. Il faut se sentir envahi pour en suivre la courbe chaotique. Avec elle on ne fait pas le malin, parce que c’est difficile !

Le mouvement perpétuel, l’unique catalyseur, la source primordiale d’inspiration s’il en est, c’est la lumière. En déambulant à travers elle, elle fait toute la peinture depuis toujours. Incandescente aux trouées du feuillage, aux moutons du ciel et aux crêtes marines. Elle incendie la rétine, fixe les couleurs et vous happe.

C’est une présence souvent obsessionnelle, une révélation, un pressentiment, un guide, une nécessité. Lorsqu’elle est idéale, subitement, on éprouve le besoin de tout peindre et l’irrésistible envie de partager ce que l’on ressent. Elle émet les brillances, les reflets, les transparences, les contre-jours, le fantasque artificiel, les tonalités enfouies dans l’ombre. Ses ombres sont propres ou portées, autant durables que mobiles, fugitives ou confirmées, plusieurs, immatérielles sans l’être… Elles semblent nous mettre au défi et nous donnent l’été, de si écrasants bleus et de profonds violets.

Emettre des avis sur les ‘’Les goûts et les couleurs’’ s’avère indispensable. Certains d’entre nous possèdent l’œil absolu, d’autres voient les lettres en couleurs (synesthésie), d’autres encore n’ont pas une perception convenable de ces dernières. Les couleurs sont si intimement liées à la lumière, qu’elles sont les lumières elles-mêmes. Aimer la peinture provoque fatalement une curiosité et un attachement pour les couleurs. Mais lorsqu’on parle d’elles, comme nous l’explique Michel Pastoureau, on s’aventure sur un terrain instable, presque insaisissable (querelle entre Poussinistes et Rubénistes). A dire vrai, peu de personnes sont à l’aise avec elles. Aborder le sujet, bien qu’il soit passionnant, peu devenir irritant car complexe. On ne peut en donner de définition sans qu’elle ne soit restrictive.

Teinte, valeur, nuance, ton, colori, son vocabulaire est pour le moins subjectif. De plus, les couleurs du peintre sont aussi des matières, il est donc ardu d’en parler sans se trouver prisonnier des mots. Bien que ne faisant pas partie de l’éventail lumineux de l’arc en ciel, les blancs et les noirs sont considérés comme des couleurs à part entière et les gris sont leurs valeurs. Leur utilisation reste à notre convenance, d’où l’importance de savoir ce que l’on veut en faire.

L’imprimerie sait reproduire les couleurs selon deux procédés universels déposés, appelés quadrichromie et pantone. Progressivement depuis leurs conceptions, nous avons pris place dans leurs univers formatés conventionnels, sinon conditionnels. Il faut avouer que par habitude nous avons beaucoup de mal à sortir de ces guides, tout simplement parce qu’ils nous arrangent bien. Aussi, faire fi des trois couleurs-primaires, demande réflexion.

Vivre sa peinture

Jusqu’à présent, cette orientation n’a requis ni diplôme, ni validation de compétence particulière. C’est bien l’art qui m’anime et tant qu’il reste à ma portée, je me réjouis sans cesse des possibilités de ce vertige. Le temps me manque pour tout reprendre depuis le début, mais cela ne veut pas dire sans apprendre et sans les autres.

L’étonnement et l’émerveillement sont des déclencheurs spontanés précieux, sur lesquels je m’appuie pour fixer et mémoriser ce qui m’émeut, retient mon attention. Se faisant, cette démarche heuristique alimente un catalogue de références. Quiconque peut y voir uniquement de la contemplation, mais je ne cherche pas particulièrement à inventer, je regarde et j’imprime.

L’idée de ce contrat moral sert à implanter l’histoire du sujet observé, le temps de voir revenir la saison des roses. Ainsi sélectionnées, les impressions retenues vont rejoindre les autres dans le catalogue. Tout événement stimulant pour l’imagination commence par-là, par les faits, par ce qui relève du spécifique et non pas du philosophique, de l’idéologique, du scientifique ou de l’abstrait. J’essaie simplement de faire provision de vues. Mon regard se pose et le sujet se constitue en mémoire pour se révéler.

On n’est pas Vermeer du premier coup, qu’on se rassure. La peinture se fait à pas lents, régulièrement et le plus souvent possible avec rythme et régularité, on ne peint pas sans effort. La peinture c’est toujours !

Tous les prétextes et les sujets sont bons, tout ce qui peut justifier un entêtement à peindre. Le peintre cherche, dans le but de révéler. Si l’on ne commence pas sa journée en s’appliquant à peindre, alors c’est peine perdue. Il faut de la quantité pour que la qualité surgisse [absorber et rendre]. Ce n’est pas qu’on oublie, mais on désapprend. Devant une flamme dès qu’on rêve, ce que l’on aperçoit n’est rien au regard de ce que l’on imagine.

Ne pas courir après le résultat, la satisfaction à tout crin ni la reconnaissance. Se mettre en condition affective. Garder son optimisme, recommencer et recommencer jusqu’à ce que le plaisir seul de peindre devienne plus fort que son aboutissement. Tout faire pour développer son habileté et bien que le discernement soit nécessaire, opter pour la nonchalance vis-à-vis de son travail. Eviter toute crispation, abandonner ses résistances. Ne pas peindre [petit bras], c’est contre nous même qu’il s’agît de lutter. On doit se lancer, s’éloigner de son confort, recommencer et recommencer. On ne joue pas sa vie, on risque tout bonnement d’arrêter de peindre pour toujours. Et ça, c’est un très gros échec. Peut-être n’y a-t-il rien de mieux qu’un peintre qui s’ignore !

Parfois qualifiée de code planétaire, la peinture ne peut se soustraire au fait d’être montrée, partagée, transmise et étudiée. En poussant le plus souvent possible la porte des galeries d’art, des expositions et des musées, on fait des découvertes révélatrices. Ces rencontres enrichissantes, parfois opportunes, nous autorisent ainsi à légitimer notre propre travail. Des moments privilégiés adéquats qui soumettent à la réflexion le cheminement de l’ouvrage.

S’immerger souvent dans cet univers aide à mieux comprendre que deux contraintes de taille existent : l’humilité et la frustration. Etant intimement liées aux métiers artistiques, ces chimères une fois intégrées permettent d’éviter les peines inutiles et tout conflit avec soi-même. Se refuser à l’admettre, c’est se priver de se libérer pour progresser. Nul besoin de s’étendre sur l’humiliation et la jalousie que l’on sent fréquemment rôder, puisqu’elles ont le mérite de faire de nous l’observateur blessé mais hilare de la médiocrité et de la bêtise.

Selon l’adage « Les plus grands sont les plus humbles », c’est en acceptant par raison d’être les plus rejetés, que ces derniers peuvent espérer par bon sens, devenir les plus adulés. La misère auréole quelquefois un roi secret, hélas de rares naufragés flottent sur le vaste abîme.

‘’Beauté mon cher souci’’

Alternative inlassablement renouvelée, transmission ancestrale, reconnaissance d’un savoir-faire. Pouvoir bénéfique inépuisable, exigence, option. Le beau aide les humains à sortir de leur condition, à disposer de l’excellence. Il est le fruit de la contemplation, creuset du pittoresque, pluralité des voix sensorielles. Gageure, rêve, graal, héritage. Souvent, il puise ses lendemains à la source des vertus du lointain passé, offrant à l’âme humaine un horizon infiniment large. Il se gagne, se porte, se partage, s’échange, il s’offre et se consomme, tout à la fois. Il a un sens, c’est une valeur. Attractif et évolutif, le beau est utile, intérieur, unique, évident, rare, fugace, précieux, symbolique, naturel, animal, de mise, et cache misère. On le trouve partout ailleurs, mais il est dans la peinture.

Fait singulier convainquant, la grande peinture est séduisante et communicative. On peut être impressionné par telle ou telle œuvre, ou encore ressentir une indéfinissable attirance. Mais aussi éprouver une extatique fascination (Syndrome de Stendhal). Par quelle opération ces sentiments ont-ils pu se fixer en nous, se graver en profondeur ? Réservé à l’immédiat chez l’être humain, le sens de la vue a tendance à l’emporter sur les autres sens, en prenant même un peu plus que sa part. En effet, il ne faut qu’un tiers de seconde à notre cerveau pour prendre conscience de ce qu’a vu l’œil.

Dans certains cas, toute incidence peut marquer notre existence, au point d’en devenir influente !

Si l’œuvre qui nous plaît est observée le temps requis pour la mémoriser, elle devient alors rémanente. L’émotion est la grande responsable, la cause occasionnelle nous fait nous ressouvenir, elle relève des mécanismes cognitifs et affectifs.

Il s’agit bien ici de notre histoire culturelle personnelle à laquelle viennent s’ajouter : nos connaissances techniques, notre savoir-faire, notre habileté, notre sens créatif, nos goûts, nos souvenirs…

Chacun est détenteur de ses propres acquis, ce qui fait de nous des êtres sensiblement différents, mais égaux en matière de goût pour l’art. Liberté rendue donc à l’esprit qui contemple. L’art est trop vaste, trop complexe et puisque tout ce qui nous dépasse, nous unit !

A chacun de progresser s’il le souhaite, comme il l’entend. Au demeurant, le phénomène de la perception active, étant l’ouverture sur le monde vécu, doit s’enrichir en permanence. Sans cela, on a beau regarder, on ne voit finalement que ce qui est au fond de soi.

Dès-lors, à l’apparition instantanée, l’œuvre est perçue en réaction à nos stimulations, elle est la somme de l’intégration des informations sensorielles. Ce qui est beau n’est jamais aussi beau que ce qui plaît.

‘’ La beauté est dans les yeux de celui qui regarde’’, de cette pensée dicible, Oscar Wilde révèle à notre conscience un éclairage insoupçonné. L’observateur réduit la distance qui existe entre ce qu’il regarde et lui-même. Lors de ce face à face, il cherche à comprendre ce qui lui plaît, lui échappe, ou le dépasse. Sans y parvenir toutefois totalement, car l’oeuvre n’est que la conséquence d’une multitude d’éléments que l’artiste a tenté lui-même de transmettre. Elle est un révélateur tant pour celui qui donne à regarder, que pour celui qui regarde. Plus elle est importante, dans le sens où elle est appréciée du plus grand nombre et identifiée comme telle, plus elle surpasse son créateur. A un point tel, qu’en demeurant à jamais sa création à part entière, elle ne lui appartient plus tout à fait. Elle le grandit [en lui faisant de l’ombre], en quelque sorte.

La relation bilatérale artiste/observateur donne vie à l’œuvre, elle survit grâce à l’approbation des contemplateurs.

Une œuvre projette le plus souvent à notre insu ce que nous plaçons immédiatement en elle. A savoir, nos valeurs esthétiques, sentimentales, sensibles et cela de façon spontanément inconsciente, puisque sans recours obligatoire à l’expérience. Mais aussi selon notre propension, notre intérêt, nos origines, nos références morales, sociales, artistiques, religieuses, universitaires, philosophiques, etc. Ce qui est lié, en grande partie, à l’influence de l’éducation reçue.

Chacun des arts héberge des particularismes et des similitudes. Ils interagissent les uns avec les autres. Ils sont humainement profitables pour peu que l’on veuille en activer les correspondances ; c’est l’éclectisme. Antoine Bourdelle voyait la sculpture en entendant la musique de Beethoven.

Quoi de plus humain qu’une œuvre d’art ? Elle éveille notre perception car nos sens recueillent des informations multiples, des codes, des résonnances, des impressions, des vibrations, des sentiments, des radiations, des ondes, etc. Sentir par les yeux, avec l’habitude en étant attentif, cette lecture devient plus évidente.

A mesure on voit la réalité autrement. Prendre le temps de regarder la peinture pour apprendre à mieux percevoir, permet de s’autoriser à concevoir.

‘’Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de peindre’’

Réputé économe en paroles, Edward Hopper disconvient : « En tant que sujet et témoin de mon temps, la peinture est le moyen d’expression le plus fiable dont je dispose, pour trouver le bon angle, de ce que je veux transmettre. Mes émotions et mes réflexions se mettent en place uniquement dans l’action de peindre, ‘’elle veut dire’’. Le tableau devient alors le support de vos mots, qui s’y accrochent ».

Pour faire un test, je choisis le mot [fleur], je le prononce plusieurs fois sans m’arrêter et je constate qu’il finit, plus je le répète, par perdre sa signification. Peu à peu, il n’évoque plus rien. Le visuel, lui, se fixe mieux dans la mémoire. Faire réapparaître mentalement une [fleur] permet de retrouver le mot. L’intention de cet exemple n’est pas de vouloir opposer ou dévaloriser le mot à l’impression visuelle, mais au cours de la longue évolution humaine, des millénaires les séparent.

Un code visuel est un langage compris de tous et sert de vérité, il nous poursuit et nous obsède depuis l’apparition de l’homme sur la terre. Comme nous le savons, décrire, définir, traduire, est indispensable.

Moins on maîtrise le langage des mots, plus nous perdons notre conscience, nos émotions, notre sens critique. Un tableau [réussit] se passe de commentaires, mais s’il l’est, pourquoi s’en passerait-il ?

On pense, on éprouve à travers les mots, les citations qui suivent en témoignent, les peintres eux-mêmes ne sont pas en reste. Sans les mots, pas de culture. Dans certains cas ils ne peuvent se substituer au visuel. Par manque d’idée, il arrive que l’on cherche ses mots, ou bien qu’ils ne soient pas assez forts pour décrire. Aussi, par facilité, on utilise des expressions toutes faites issues du langage courant. Ce réflexe humain fort bien venu limite tout de même le vocabulaire descriptif : [cette photographie est magnifique, on croirait un tableau]. Avec les mots, le sens contraire devient tout à fait possible et fait régner la confusion. Force est de constater que dans cet exemple, les mots ne nous renseignent absolument sur rien.

Un artiste a toujours une explication à fournir quant à son travail ; les commentaires écrits se rapportant à des œuvres sont parfois peu circonstanciés, ils doivent être précis pour être utilement compris. Je sais l’exercice ardu que les mots, survolant souvent ce qu’ils désignent, ne sont que des outils mal utilisés. Le déjà dit étant par lui-même une raison de ne plus redire.

Nous sommes devenus des êtres de langage, soit, mais qui n’a jamais perçu sur un visage, un sourire de contentement, ou lu dans un regard l’expression d’un questionnement intérieur, à la vue d’une œuvre. Les mots viennent après.

En conclusion

Unique, l’œuvre peut ne jamais être terminée, tout comme elle ne peut jamais être reproduite à l’identique. Aussi est-il bien triste de la comparer, la réduire à une [image], elle est tellement plus qu’un [cliché].

La peinture se crée physiquement sur une surface avec la matière. Souvent, elle est la résultante d’un long apprentissage, la volonté d’aboutir par gestion d’un espace choisi. C’est une manière expressive de concevoir gestuellement une idée. C’est un paradigme, une organisation endogène et exogène chargée de sens, afin de ‘’créer une réalité’’ et d’éclairer notre présent

Les phénomènes, qui habillent le temps dans leurs déroulements, ne doivent pas être confondus avec les déploiements qu’il rend possible. La grande peinture doit être regardée sans inimitié, elle porte en elle les empreintes d’un temps, d’une époque, d’une vie. Ce n’est pas seulement de l’histoire ancienne, sentant le remugle. Elle n’est ni démodée, ni désuète. Elle est heureusement bien vivante et traverse l’histoire de l’humanité, comme l’histoire la traverse. Bien qu’elle nous échappe par pans entiers, ce qui est regrettable, inexorablement la vie de la peinture se poursuit dans l’espace du temps créatif où l’homme se tient. Le temps de peindre ne s’arrête jamais, il révèle et témoigne. Aujourd’hui plus encore, partout on peint. A quoi bon attendre que l’artiste ait disparu et que sa cote soit devenue inabordable pour le présenter aux yeux de tous. Que sont les siècles au regard de l’universalité d’une fresque ?

De plus en plus au fait, les grands musées du monde exposent désormais, les œuvres des peintres contemporains vivants.

Avec habileté et probité, les grands peintres nous facilitent la prise directe avec la culture, en œuvrant pour les générations à venir. Leur liberté d’interprétation, faisant apparaître des solutions plastiques nouvelles, nous encouragent à porter un autre regard sur le monde, donc sur nous-même.

C’est pourquoi, des décennies après leur mort, ils marquent autant leurs lointains successeurs. A moins de souffrir d’une cruelle insensibilité, on ne peut être complètement hermétique la peinture. Vivante et active, elle aussi adoucie les mœurs.

L’homme spirituel est d’abord un attentif, il est apprécié par ce qu’il regarde. Pour ma part, elle cristallise le rapport que j’entretiens avec l’existence. L’endroit où le cœur et l’âme, en se confondant, donnent au fil de la vie un sens incontestable.

Tendant à s’exclurent du monde, qu’ils soient idoles ou simples barbouilleurs, leurs fantasmes suffisent à faire naître les uns et les autres. Un caractère fondamental identique organise et ponctue leur existence, toutes leurs ‘’productions imaginaires’’ servent à l’accomplissement de leurs désirs inconscients. L’aspect déformé des élaborations successives permettent de mettre en scène, certains épisodes de leur vie infantile qui ont été refoulés.

Quand je pense à ma vocation, la vie ne me fait plus peur.

Ethan Sailant